Ken Wilber

Méditation intégrale - La Grande Perfection et l'Évitement Primordial

Méditation intégrale - La Grande Perfection et l'Évitement Primordial

Vision Intégrale

5 janv. 2026

temps de lecture 23 minutes

Donc, en tant que ce Goût Unique pur et complet dans le Maintenant intemporel - reposez dans l'unicité vaste, ouverte, vide et claire de la pure conscience de l'unité, où tout ce qui arrive dans l'univers entier se produit en vous, dans votre Conscience sans tête, sans pensée, silencieuse, tranquille, pure et vaste. Si des pensées surviennent, laissez-les simplement arriver, comme faisant partie de cette unité totale ou Grande Perfection. Si votre ego, votre soi séparé, survient, laissez-le simplement arriver, comme faisant partie de cette unité totale ou Grande Perfection. Si vous croyez que vous comprenez cela, laissez cette compréhension se produire, comme faisant partie de cette unité totale ou Grande Perfection. S'il y a des parties de cela que vous ne comprenez pas, laissez cela aussi survenir, comme des parties de l'unité totale ou Grande Perfection. Que vous compreniez cela ou non, il existe toujours ce Moment Présent, toujours présent, cette conscience non duelle sans tête, survenant de sa propre initiative et embrassant spontanément le monde entier. Et ainsi, bienvenue, bienvenue à la maison. Il en a toujours été ainsi.

Le monde dont nous sommes conscients - soit dans le pur état de Témoin soit dans l'état ultime d'Unité non duelle - est un monde où toute chose ou évènement qui se produit est une manifestation parfaite du Divin, de l'Esprit, de la Grande Perfection. C'est comme une immense Peinture - la Peinture Complète de Tout ce qui Est. Le monde entier autour de vous - et tout ce qui se trouve en vous - fait partie de cette Peinture Complète de Tout ce qui Est, incluant tout. Comme toute peinture, elle comporte des zones claires et des zones sombres, des collines et des vallées, des hauts et des bas, du brillant et du terne, des domaines qui sont conventionnellement jugés « bons » et d'autres qui sont qualifiés de « mauvais » - le plaisir et la souffrance, le bien et le mal, mieux et pire, plus haut et plus bas - mais l'important est que tout est nécessaire pour que la Peinture Complète puisse exister. Si nous nous débarrassions des zones sombres, des nuances et des ombres, la Peinture disparaîtrait simplement - il y aurait juste des zones de pure lumière blanche, ressemblant à une tempête de neige dans l'Arctique, sans aucun trait discernable. Au contraire, chaque chose ou évènement unique qui se produit est une partie intrinsèque, nécessaire, de cette grande et vaste Peinture Complète de Tout ce qui Est.

Et le point crucial à propos de cette Peinture Complète est qu'elle est exactement la totalité de ce que nous devons permettre à notre conscience d'appréhender complètement. Que nous soyons en train de refléter Tout cela (d'en être Témoin), ou que nous soyons Un avec Tout cela en non-dualité, la partie « Tout » est la dé. Notre Conscience primordiale est par essence une Conscience embrassant tout, englobant tout, s'étendant sur tout, et elle ne laisse absolument rien de côté. Que nous soyons totalement Témoin de Tout cela, ou que nous soyons totalement Un avec Tout cela, dans les deux cas, « Tout cela » (Tout ce qui fait la Peinture Complète), c'est ce que notre Conscience est destinée à embrasser, c'est ce que nous sommes supposés toucher, c'est ce dont nous sommes supposés être conscients.

Et si nous regardons de près, nous allons voir que, dans de nombreux cas, il y a quelque chose - de grand ou de presque insignifiant, mais quelque chose - dont nous ne voulons pas être conscient : quelque chose dont nous détournons notre regard, dont nous nous éloignons. Cela peut être quelque sensation corporelle déplaisante, guentue pensée inconfortable, quelque scène difficile dans ce qui nous entoure, quelque chose de simplement trop déplaisant, trop douloureux, trop déprimant, trop anxiogène, trop proche de la souftrance - et donc nous lui retirons notre Conscience, même légèrement - nous regardons ailleurs, nous nous détournons, nous nous éloignons.

Et c'est dans ce simple premier mouvement que réside toute la souffrance de l'humanité. Nous passons du ciel à l'enfer en une étape. Nous passons de la pure complétude et de la Liberté totale de la Grande Perfection, de la Peinture Complète de Tout ce qui Est, a une identité avec une conscience qui est un évitement, une contraction du soi, d'un petit soi étroit, fini, conventionnel, mis de côté, face à l'infini. La contraction du soi est la source de toute notre souffrance. La vaste Conscience non duelle se divise en un sujet ti et une collection d'objets finis. Nous avons perdu la Complétude, la Totalité, la Peinture Complète de Tout ce qui Est, dans laquelle la conscience devrait être totalement en train de se détendre. Nous devrions laisser la Conscience se poser impartialement sur Tout ce qui Est, sans évitement, sans se détourner, sans contraction, sans tension intérieure, sans mécanisme d'échappement torturé - en étant juste une réflexion pure, vide, ouverte, claire, totalement détendue, embrassant tout, comprenant tout de (ou une unité directe avec elle) la Peinture Complète de Tout ce qui Est. Chaque aspect unique de cette Peinture appartient à un Ensemble Complet, à l'univers manifeste tout entier dans sa magnifique gloire, lumière et ombre, hauts et bas, plaisir et souffrance. Cette Détente Totale - dans Tout ce qui Est - est votre pur Observateur, votre Soi Réel, votre Visage Originel, votre pur État d'Être JE SUIS (et pour aller plus loin, elle est l'unité de ce Soi Observant avec la Peinture Complète elle-même, une Peinture qui se produit exactement là où vous croyiez que se trouvait votre tête).

Mais l'Évitement Primordial détruit ce tableau, rompt ce Champ, le divise et le fragmente, le juge, le sépare entre ce qui est bon (er mérite la Conscience) et ce qui est mauvais (et mérite l'Évitement). Nous nous retirons un peu de ce Champ Total d'évènements spontanés que notre Conscience devrait refléter parfaitement, nous regardons vaguement ailleurs, nous nous contractons seulement un peu si nous apercevons quelque chose de désagréable - il y a juste un petit quelque chose que nous préfèrerions ne pas voir - et cet Évitement Primordial claque la porte de la Séparation Primordiale, divisant ce qui va et ce qui ne va pas. Avec cela, toute la scène s'effondre autour de nous, en millions de fragments qui devront être lentement rassemblées, petit morceau par morceau insignifiant par morceau pathétique.

Tout le fracas des polarités vient s'éparpiller sur la scène - bon contre mauvais, plaisir contre souffrance, désirable contre haï, voulu contre craint, saisi contre réprimé, séduisant contre détestable, « moi » contre « pas moi ». Et notre vie se met à poursuivre les côtés positifs des polarités et à éviter tous les côtés négatifs - nous voulons les plaisirs sans souffrance, le bon sans le mauvais, aimer et ne pas craindre. Mais une vie où il n'y a que les bons côtés n'est pas plus possible qu'une vie avec seulement des droites sans gauches, des hauts sans bas, des intérieurs sans extérieurs, des dessus sans dessous. Les opposés sont les deux faces de la même pièce. Ce n'est pas étonnant que l'Hindouisme Vedanta définisse l'Illumination comme étant « libérée des paires », c'est-à-dire libérée des paires d'opposés, libérée des deux opposés, pas seulement du négatif, mais des deux pôles. De même, les mystiques chrétiens appellent la Réalité ultime coincidentia oppositorium, « l'unité des opposés ». Mais avec l'Évitement Primordial et la toute première fois où nous détournons notre regard, nous commençons à rejoindre, non pas le Champ unifié de Tout ce qui Est, mais un champ fragmenté d'opposés innombrables, et nous recherchons non pas leur unité sous-jacente mais leur séparation ultime - une vie où tout est bon et rien n'est mauvais, où tout est riche et rien n'est pauvre, où il n'y a que le succès sans échec, où tout est glorieux et jamais malheu-reux, où tout est plaisir et jamais souffrance. Ainsi, condamnées à la poursuite de l'impossible, nos vies sont une série de déceptions déprimantes et de longues portions d'ennui total interrompu par des pics de terreur abjecte.

Et, main dans la main avec l'Évitement Primordial, se trouve son instigateur, le sens du soi séparé, la contraction du soi. Comme disaient aussi les Upanishads, « Là où se trouve l'autre, se trouve la peur. » C'est ce qui arrive toujours à la contraction du soi: elle est un « sujet » ici, conscient de toutes sortes d'objets, ou « d'autres », là-bas. Et soit elle les désire frénétiquement, elle cherche à les saisir, elle les poursuit, soit elle les craint et les évite. C'est cela la vie de la contraction du soi. Cette vie est construite, non pas sur la Conscience, mais sur l'attention. La Conscience est ouverte, libre, totalement détendue, inclusive de Tout ce qui arrive, et vit dans le Moment Présent intemporel - Présent après Présent après Présent. L'attention quant à elle est focalisée, contractée, elle n'est jamais consciente de la Peinture Totale, mais elle est toujours dirigée étroitement sur une seule de ses caractéristiques particulières, et vit dans le présent temporel allant du passé au futur, incapable de lâcher prise et de se placer dans le Maintenant toujours-présent, restreignant toujours la conscience à la fente étroite du présent existant entre la passé et le futur, concentré sur un élément à la fois et un élément à la fois et un élément à la fois.

Idéalement, bien sûr, nous devrions être capable des deux : à partir d'un Champ de Conscience permanent, nous pouvons concentrer l'attention sur n'importe quel aspect de la Peinture Complète de tout ce qui Est sans perdre le contact avec la Conscience de Tout ce qui Est. Mais avec l'Évitement Primordial, nous fracturons ce Champ, nous déchirons la Peinture Complète entre ce que nous voulons et aimons et désirons, et ce que nous n'aimons pas, détestons ou craignons - le monde des polarités vient détruire le tableau, et notre vie est dédiée à l'impossible, un impossible qui réussit à générer l'illusion, la souffrance, le tourment et les larmes. Les objets viennent, restent un moment, nous torturent, et continuent leur route, jusqu'à ce que finalement nous mourrions - voila ce qu'est notre vie avec l'Evitement Primordial, la contraction du soi, le monde des opposés.

En fait, cet Evitement Primordial est dépeint par la plupart des Traditions comme une forme de dichotomie entre sujet et objet - une séparation qui « détruit » la non-dualité du Champ de la Conscience pure (ce qui est un acte illusoire car la Conscience non duelle ne peut pas être détruite) et la laisse apparemment coupée en soi-contre-l'autre, intérieur-contre-extérieur, ciel-contre-terre, infini-contre-fini, nirvana contre samsara, Divin-contre-créature. (A cette dichotomie sujet-contre-objet, la Théorie Intégrale ajoute « individuel-contre-collectif », ce qui donne les 4 quadrants caractéristiques de tous les mondes existants, que nous examinerons au chapitre suivant.) L'Evitement Primordial conduit l'Esprit à se « contracter » et à se « réduire » à des domaines de plus en plus denses et de moins en moins réels, passant (pour utiliser des termes chrétiens) de l'Esprit à l'âme au mental au corps à la matière (tous ces éléments sont toujours l'Esprit, mais une version de plus en plus réduite de l'Esprit: Esprit en tant qu'Esprit, Esprit en tant qu'âme, Esprit en tant que mental, Esprit en tant que corps, Esprit en tant que matière). Chacun de ces domaines possède de moins en moins de conscience, de moins en moins d'amour, et cela va jusqu'au moins conscient, moins aimant de tous, le matériel atomique et les particules subatomiques. À ce moment, le Big Bang se produit et l'univers purement matériel (sans vie, sans mental, sans âmes éveillées) explose en existence.

Ce mouvement vers le bas est connu sous le nom d'involution. Plotin l'appelait « Flux ». Après l'involution, le mouvement vers le haut de retour à l'Esprit, connu sous le nom d'évolution (Plotin l'appelait « Reflux »), peut se produire, dans l'ordre inverse, passant de la matière inerte au corps vivant au mental conceptuel à l’âme éveillée, au pur Esprit-en-tant qu'Esprit. Dans l'ensemble, ce mouvement général de « Reflux » et « évolution » des 14 derniers milliards d'années, est environ à mi-chemin de son parcours, ayant fait évoluer la matière, les corps, le mental, et étant sur le point d'introduire l'âme puis l'Esprit. (Même si chacun peut, à tout moment, entreprendre un parcours d'Éveil et compléter pour lui-même ce mouvement d'évolution, afin d'atteindre une Illumination en réalisant l'Esprit-en-tant-qu'Esprit au cœur du plus profond de son être.)

Les chemins modernes de la Croissance ont ajouté quelque chose à ce tableau, en plus des 5 états majeurs naturels, où « matière » représente le domaine grossier/physique, « corps » représente les états intérieurs allant du ressenti à l'illumination, « mental » représente la racine causale de la conscience perse, « âme » le Soi Réel ou Témoin, et « Esprit » la conscience non duelle de l'unité. Effectivement, en plus de ces états majeurs (qui étaient « prétor-més » et « sédimentés » durant l'involution), le mouvement de Reflux de l'évolution crée de nouveaux domaines qui sont les stades de la Croissance. En bref, l'évolution comme l'involution, a une composante « Esprit-en-action », ce qui fait que ces deux mouvements incarnent une « avancée créative » (où l'évolution prend créativement le pas sur l'involution). Cette avancée (ou Éros ou Esprit-en-action), en transcendant et incluant chaque stade, crée de plus en plus de la Peinture Complète de tout ce qui Est, jusqu'à ce que cette Peinture devienne consciente, tout d'abord d'elle-même (avec l'émergence de la réflexivité) ; puis consciente de l'évolution (l'évolution devient consciente de l'évolution, c'est-à-dire du fait que la Peinture Complète a évolué, et qu'elle continue à le faire) ; puis consciente d'une évolution du 1er palier telle qu'elle apparaît chez les humains (les humains aussi continuent à évoluer, avec la compréhension de leurs stades précédents du ler palier) ; puis consciente d'une réalisation auto-transparente directe du 2e palier (une réalisation auto-réflexive de la co-évolution de l'humain avec l'Ensemble du Kosmos) ; puis une expérience directe de 3e palier de l'évolution comme Esprit-en-action à travers les humains - une expérience directe de l'Esprit, en tant qu'Esprit, par l'Esprit, via les humains.

Les Traditions n'étaient pas conscientes de cette partie de l'évolution créative (des 6 à 8 stades, s'étendant sur les 1er, 2° et 3° paliers), parce qu'elles n'étaient pas conscientes des stades eux-mêmes; c'est pourquoi elles nous donnaient seulement la notion de Flux/Reflux vue à travers la lunette des états (grossier, subtil, causal, Témoin, et non duel) et de leurs domaines (matière, corps, mental, âme et esprit). Mais en combinant ces deux séquences (les états et les stades), nous avons maintenant une vue bien plus complète de ce mouvement général d'involution et d'évolution, de Flux et de Reflux, de flux vers l'extérieur et de flux vers l'intérieur. Et nous réalisons, à la différence de la façon dont les Traditions l'imaginaient, que l'évolution n'est pas seulement un rembobinage de la vidéo de l'involution (où tout ce qui apparaît dans l'évolution aurait été préalablement établi pendant l'involution, mais aurait été « oublié » pour être remémoré avec l'évolution de la conscience). Il faut plutôt considérer l'évolution comme une force créative très puissante en elle-même (un véritable exemple d'Esprit-en-action), où la création de nouvelles structures fait partie de « l'avancée créative vers la nouveauté » et ne provient pas de l'involution préalable « d'un-autre-monde » mais d'un Éros infiniment créatif (ou Esprit-en-action) agissant dans la pulsion évolutionnaire « de ce monde-ci ». Ainsi, ces niveaux d'être et de conscience n'ont pas besoin d'être envisagés comme « des idées éternelles dans l'esprit de Dieu »' (ainsi que les dépeignent les systèmes métaphysiques prémodernes), mais ils peuvent être considérés comme des créations de l'évolution elle-même tandis qu'elle transcende et inclut sans cesse ce qu'elle vient de créer. Nous n'avons pas besoin d'explications « métaphysiques » pour ces créations (dans le sens où ce seraient des idées fixées éternellement dans l'esprit d'un Dieu immuable); elles ne sont pas « au-delà » de la nature mais « à l'intérieur » de la nature, ce sont les intérieurs du processus d'évolution « de ce monde-ci ». Nous appelons généralement ces notions: « la post-métaphysique intégrale ».

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